Monsieur le Juge à la Cour Pénale Internationale,
Mesdames et Messieurs les Hauts Magistrats,
Mesdames et Messieurs les Bâtonniers,
Mesdames et Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs,
Mes Chers Confrères,
Dans quelques mois, au cœur de l’hiver
prochain, il nous faudra commémorer un double anniversaire, un anniversaire
pieux et triste, celui de la mort, de Ludovic Trarieux, le 13 mars 1904, alors
que l’affaire Dreyfus n’était pas terminée, et celui de la naissance de ce Prix
International des droits de l’Homme attribué à un avocat qui porte son nom, le
4 mars 1984.
Et , à l’approche de cette anniversaire,
nous sommes heureux de pouvoir cette année le remettre, ici, à Bordeaux, où se
Prix est né, il y a donc presque vingt ans. Nous ne le faisons que comme un
message plus général. Parce que les droits de la défense sont un de ces droits
imprescriptibles, indivisibles de l’homme. Qu’ils sont universels et que ce
Prix qui a été l’année dernière remis à Paris, qui peut l’être aujourd’hui à
Bordeaux, le sera demain, à Bruxelles, à Athènes , à Varsovie ou ailleurs.
Conscient qu’une défense sans frontière
ne peut être un slogan , pour la première fois, les vingt un membres du Jury de
ce Prix, toujours renouvelé mais toujours fidèle à lui même, ont choisi de
célébrer doublement la pérennité de la défense, comme un principe vivant et
plus fort encore que ceux qui en ont très momentanément la dure et humble charge,
soit que pour accomplir leur mission ils aient du accepter le sacrifice de leur
vie, soit qu’ils soient chaque jour
davantage menacés de la perdre.
Elle
a été religieuse dominicaine et sa foi en Dieu qui ne s’est jamais démentie se
doublait d'une autre exigence : une
soif inextinguible de justice.
Mais, à
Veracruz où elle est née, Digna
Ochoa avait entendu les lamentations des sans-droit : Ils n’aspiraient
qu’à la justice et ils disaient : "on manque d'Avocats"
Aussi est-ce sans renier son engagement premier, elle devait au contraire, le
compléter en consacrant sa vie aux autres et en choisissant la profession
d’avocat.
C’est pour cela qu’elle est venue en 1990, à Mexico et
est entrée au Centro de Derechos Humanos
Miguel Agustín Pro-Juárez, le Pro-DH - ainsi nommé en hommage au bienheureux Miguel Pro, jésuite mexicain mort
martyr en 1927 et dirigé par des Pères
Jésuites - une des ONG les plus actives du Mexique, qui depuis 1988,
.tente de diffuser le respect de la diversité et de promouvoir la tolérance au
sein de la société mexicaine
Et elle en deviendra même la coordonnatrice légale.
C'est qu'elle a vu la misère, la marginalisation des
communautés indigènes et les affrontements violents entre l'armée et la
population dans les Etats du Chiapas, du Guerrero et d'Oaxaca. .
Au Mexique, lorsque les plus défavorisés commencent à
manifester contre leur misère et leurs conditions de vie, lorsqu'ils réclament
leurs droits, la répression est immédiate. Comme si le Mexique se devait
d’obéir à ce que Jorge Luis Borges a appelé sa « mythologie du
sang », celle des prêtresses
de Montezuma qui psalmodiaient,
« les Dieux ont soif ! », Mais c’est aujourd’hui le peuple qui
crie sa soif. Plus de sang, mais de justice
Digna a été
l'Avocate des veuves du massacre d’Aguas Frescas. Elle a défendu jusqu’au bout
26 zapatistes présumés grâce à l’aide
financière des diocèses des Etats Unis. « C’était notre
mission ! », disait-elle.
Avec les autres Avocats du
Centre, elle a été surtout l'Avocate de Rodolfo Montiel Torres et de Teodoro
Cabrera García, deux paysans, militants
écologistes, qui défendaient les forêts du Guerrero dans la sierra de Petatlán
.
Il en fallait du courage pour démontrer que les deux
malheureux arrêtés par des soldats du 40ème bataillon d'infanterie,
avaient été torturés et soumis à un simulacre d'exécution, qui avait pour objet
de leur faire signer une feuille blanche. Celle qui deviendra leurs aveux.
.L’ombudsman national avait bien déclaré illégale leur
détention. Amnesty International les avait adoptés comme prisonniers d'opinion.
Mais rien n'y fit. En 1999, ils furent condamnés à 7 et 10 ans de prison sur la
base de leurs "aveux".
Depuis 1995, les Avocats du Centre Pro Juarez, assuraient
aussi la défense de plusieurs accusés soupçonnés d'appartenir à l'Armée
Nationale Zapatiste qui s'étaient soulevés dans l'Etat du Chiapas le 1er
janvier 1993.
Digna Ochoa n'a pas craint de mettre en cause les groupes
paramilitaires et a mené une action en Justice contre seize de leurs membres.
C'est à ce moment là que l'intimidation et les menaces
ont commencé.
Elles sont alors usuelles au Mexique, Avocats et
journalistes en reçoivent tout au long de l'année.
Mais pour Digna Ochoa les menaces se précisent. Il s'agit
de menaces de mort.
Et comme elle continue inaltérable ment son combat, ces
menaces prennent en 1999 une réalité physique.
Le 9 août 1999 Digna Ochoa y Plàcido a été contrainte de
monter dans une voiture par deux hommes
inconnus qui l'ont séquestrée pendant 4 heures et l'ont relâchée après l'avoir
frappée au ventre.
Son sac et ses papiers lui ont été retirés. Elle a été
informée que si elle parlait, elle devait craindre pour sa vie.
Deux mois plus tard, en octobre 1999, des hommes en civil
ont fait irruption à son domicile, elle a été interrogée sur ses activités au
centre pro-juárez, les contacts qu'elle avait, les clients qu'elle défendait.
Puis elle a été abandonnée pieds et mains liés, près d'un
robinet de gaz ouvert.
Elle a essayé de ramper pour téléphoner, mais la ligne
téléphonique avait été coupée.
A la suite de ces faits, des plaintes ont été déposées.
Digna est formelle : chaque fois il s’agissait de
militaires en civil.
Il y a bien eu une ouverture d'enquête, mais elle fut
immédiatement classée.
Nous le savons donc, nous tous. Il s'agissait dès lors de
la chronique d'une mort annoncée.
La Commission Interaméricaine des Droits de l'Homme a
bien pris au sérieux ces menaces.
Elle a demandé à la Cour d'enjoindre au Gouvernement
mexicain d'assurer la protection policière de Digna Ochoa.
L'injonction fut bien lancée et une protection accordée.
Mais quelle protection effective est-on en droit d'attendre d'un Etat qui ne
veut toujours pas en finir avec l'impunité garantie aux agresseurs ?
Il restait à Digna à espérer se faire oublier de ses
persécuteurs.
Et pour cela, à confier à un autre Etat sa protection, en
choisissant l'exil.
En août
2000, Digna Ochoa est partie
donc pour les Etats-Unis.
C'est dans ce même combat que s'était investie presque à
la même époque Bárbara Zamora.
En 1991, elle avait créé un Cabinet à Mexico. Elle avait
défendu les plus défavorisés,
Il résumait les aspirations d'un peuple à plus de
justice.
Il sonnait comme une revendication et claquait haut et fort comme une exigence
immédiate de ce qui manquait le plus à la majorité des mexicains : Tierra y
libertad - terre et liberté.
Pour cela, elle s'est consacrée au droit agraire et au
droit pénal et surtout aux droits de
l'Homme en milieu agraire.
Avec Pilar Noriega, elle a reçu les dossiers les plus
sensibles, ceux dont les autres Avocats ne veulent pas, ceux qui
dérangent : ceux des zapatistes, des indigènes et des marginalisés le plus
souvent victimes des abus du pouvoir.
Menaces, avanies, agressions ne lui furent pas épargnées.
Vouée à la défense des prisonniers politiques elle a connu les fouilles corporelles,
intimes humiliantes dans des prisons de haute sécurité où il est interdit
d'amener une feuille de papier et un stylo me^me lorsque s’y déroulent les
procès et où il faut trouver dans le secours de sa seule mémoire les armes
inégales pour défendre.
Elle a été conseillère de L'EZLN -l’Armée Zapatiste de
libération nationale - a joué un rôle
permettant d’aboutir aux accords de San
Andrés en février 1996 puis à la
reconnaissance de droits constitutionnels pour les indigènes..
Cela a duré jusqu'en 2000.
En 2000, il y eut une grande espérance au Mexique.
Aux élections du 2 juillet, pour la première fois depuis
plus de 70 ans, le Parti Révolutionnaire Institutionnel, a été battu.
Dans son programme le Président Vicente Fox s'est engagé
à lutter contre la corruption, le trafic de drogue et l'impunité.
Une ère nouvelle s'ouvrait. C'en était donc fini du
Mexique des disparitions, des arrestations arbitraires et des tortures ou des
menaces contre les défenseurs des droits de l'Homme.
Du moins le croyait-on.
Lorsque le nouveau président a pris ses fonctions le 1er
décembre 2000, les observateurs les plus perspicaces auraient dû remarquer que
le nouveau Président avait confié à un militaire la charge de Procureur Général
de l'Etat.
Que peu à peu, au cours des mois, pas moins de 16
militaires se sont emparés des postes clés.
A cette époque là,
Digna Ochoa était toujours aux Etats Unis. Mais la fibre de l'Avocat
est trop forte. Son besoin de défendre la taraudait.
Ici commence à s’écrire la Chronique
d’une mort annoncée.
Il nous faut égrener les vers du poète de Mes tristesses en deuil, Manuel
Guttiérrez Nájera, lui aussi, mort à trente-six ans à peine, le plus
mexicain des poètes selon Borges, :
Venez et parlez moi
Des choses envolées
Des tombes qui se taisent
Des morts aimés et des vivants ingrats
En mars 2001, Digna est revenue au Mexique. Tous ceux qui l'avaient connue l'ont
retrouvée telle qu'en elle-même : sa gabardine couleur café sur le bras. Elle
était gain, l’écho des menaces anciennes s’était estompé… Elle se disait
elle-même, soulagée, de n’avoir plus reçu d’autres menaces.
Elle retrouvait Bárbara Zamora, pour devenir Avocate
indépendante et rejoindre au Cabinet Tierra
y libertad.
Et en octobre 2001, Digna Ochoa et Bárbara Zamora avaient
une première affaire importante.
Celles des frères Cerezo Contreras
. Ils étaient soupçonnés d'appartenir aux FARP - les Forces armées
révolutionnaires du peuple- et d'avoir commis un attentat contre une agence de
la BANAMEX. .La première audience de leur procès était fixée au 22 octobre.
En vue de préparer l'audience, un entretien est prévu le
samedi 20 octobre.
On le sait déjà : Digna Ochoa ne sera pas au
rendez-vous.
On a assassiné Digna Ochoa
avant la première audience du procès Cerezo Contreras.
Au soir du 19 octobre, on la retrouvera morte dans son
Cabinet du 31 A de la rue Zacatecas. 3 balles ont été tirées : une a pénétré
dans un fauteuil, l'autre dans la cuisse, la troisième dans la tête au-dessus
de l'oreille gauche.
Le corps de Digna se trouvait dans l'entrée, par terre,
la tête posée sur le siège et le visage ensanglanté.
Digna avait 37 ans.
A côté de son corps, il y
avait des menaces : elles concernaient tous les avocats du Centre Pro-Juárez
s'ils continuaient leurs activités dans la défense des Droits de l'Homme.
Mais le Procureur du District Fédéral de Mexico, Bernard
Bátiz Vázquez, arrivé sur les lieux du crime vers 22h qui s'est engagé à faire
le nécessaire pour connaître les responsables .ne devait jamais en parler.
Dire que l'émotion fut immense, serait un euphémisme.
Cette mort bouleversa le Mexique et franchit vite les
frontières.
De l'Episcopat aux Ambassades, les messages condamnant
cet attentat déferlèrent.
Le Président Vicente Fox, dans un premier temps, restait
silencieux, il préférait consacrer ses instants à inaugurer le concert que sa
femme organisait avec Elton John.
Mais trois jours
après, devant le concert d'indignation manifesté par 80 O.N.G. dans le monde, à
son tour il s'indigna véhémentement.
Puis, parce que cela ne suffisait pas face à une émotion
qui ne cessait pas, dans les semaines
qui suivirent le président Fox libéra les deux clients de Digna, les deux
paysans écologistes, Rodolfo Montiel et Teodoro Cabrera. Non pas parce que
leurs aveux avaient été extorqués sous la torture, mais "pour raisons
humanitaires".
Lui aussi, du sommet de l’Etat, s'engagea formellement à ce qu'une enquête indépendante et
approfondie soit menée.
Car le droit à la vie est
le premier des droits de l’homme. Il est garanti non seulement par Article 3.
de la Déclaration universelle des droits de l´homme par l’Article 6 du Pacte international
relatif aux droits civils et politiques de décembre 1966, pacte qui a une force
obligatoire et auquel le Mexique est partie.
Certes nul ne saurait exiger d’un Etat qu’il puisse empêcher la
plupart des actes homicides ; Tout au plus peut-on lui demander de ne pas
y prêter la main en assurant l’impunité aux assassins.
Car il est une obligation dont les états sont comptables, celle
de mener une enquête effective. Cela est vrai en Amérique comme en Europe.
C’est le corollaire du droit à la vie.
Le simple fait que des autorités
soient informées d’un décès donne pour elles ipso facto naissance à
l’obligation, de mener une enquête effective.
Ce qui signifie, - et pour nous, Européens, la Cour des droits
de l’Homme vient de le rappeler dans l’affaire du solicitor irlandais Patrick Finucane - comme elle sera sans doute
amenée à la rappeler sans doute dans celle de Rosemary Nelson, tous deux
avocats et morts pour avoir défendu - :
Que l’enquête doit être menée avec diligence et célérité.
Que soient menées des
investigations approfondies, impartiales et attentives que toutes les précautions nécessaires
soient prises pour préserver les
preuves.
Que les personnes qui en sont chargées soient indépendantes des
personnes impliquées ce qui suppose non
seulement l'absence de lien hiérarchique ou institutionnel, mais aussi une
indépendance concrète.
Que l’enquête doit permettre d'identifier et de sanctionner les
responsables, ce qu’il exclut qu’elle présente de nombreuses omissions
inexpliquées ( comme l’omission par l'expert médico-légal de déterminer l'heure à laquelle les blessures fatales ont été
infligées ou l’oubli d’un
certain nombre de témoins importants).
Qu’il y ait un contrôle du public et la participation de
la famille.
Et tout cela a une finalité : préserver la confiance du public en la
justice et dans le respect du principe
de légalité et pour éviter toute apparence de complicité ou de tolérance relativement
à des actes illégaux.
Les mois ont passé. On connaît aujourd'hui le résultat. Comme pour tant de crimes au Mexique, au cours des dernières
décennies, depuis celui du cardinal Posadas en 1993, l’enquête
n’a pas eu lieu.
Après la Chronique d’une mort annoncée et nous faut faire
l’Autopsie d’une enquête dénoncée.
Pourtant les premiers enquêteurs avaient été formels dans
l'identification de la méthode. Ils
avaient confié à Bárbara Zamora, chargée de mener une enquête et de
contrôler celle qui était menée par le Procureur Spécial. , le caractère usuel et signé de
l’attentat : trois balles : une pour intimider, une pour immobiliser et la
dernière, dans la tête pour tuer.
L'ensemble maquillé, pour donner à qui n'en chercherait
pas d'autres, des éléments permettant de faire croire à un suicide.
Bref, une exécution. Du travail banal de professionnels.
Ces enquêteurs ont été pourtant immédiatement désavoués.
L'enquête a été confiée à un Procureur spécial, Renato
Sales Heredia.
En quelques mois, ceux qui espéraient la vérité ont
compris.
L'enquête ne recherchait pas les coupables, mais
déployait une énergie laborieuse à étayer la thèse du suicide.
Elle était ponctuée d'irrégularités, d'un art consommé
à dépérissement des preuves et prenait
soigneusement à témoin l'opinion publique par l'organisation de fuites
systématiques sur l'enquête.
La Commission
américaine des Droits de l'Homme s'est inquiétée de cette enquête
partielle et dirigée. Elle a pointé les pistes qui n’avaient pas été
explorées..
« Crime d’Etat », a dit Bárbara Zamora qui n'a cessé alors de protester. Et dès
l'année 2001, Bárbara Zamora, à son tour, a reçu, des menaces téléphoniques lui
avaient été faites avec des bruits de coups de feu, des cris et des musiques de
de requiem, et des mots qui rimaient avec cercueil.. Au terme de nombreux mois
d'irrégularités et de partialité, elle obtint cependant à la suite d'une
demande formulée officiellement devant le Ministère Public, le dessaisissement
du Procureur Renato Sales.
Mais le 18 mars 2002, Bárbara Zamora a reçu à
nouveau des menaces par courrier électronique. Les mêmes que celles reçues par Digna Ochoa avant sa mort
C’est le moment où une nouvelle enquête allait commencer.
Il fallait nommer un responsable.
Le choix fut vite fait par le Procureur du District
Fédéral, Bernardo Bátiz. Renato Sales fut remplacé par Margarita Guerra Tejada.
Seule, Bárbara Zamora s’est indignée. Il ne s'agissait
pas d'un procès d'intention, mais d'une analyse fondée sur le passé
professionnel de la nouvelle enquêtrice en chef.
Elle était liée au Bureau du Procureur du District
Fédéral où elle avait été fonctionnaire
et s'était signalée par un art de l'enquête jamais élucidée, comme celle
de l'assassinat d’un magistrat, Abraham Polo Uscanga.
Pourtant, le nouveau procureur spécial a enquêté dans un
domaine que son prédécesseur avait soigneusement laissé de côté, celui des
militaires et des paramilitaires.
On a cherché du côté de Petatlán et des montagnes de
l'Etat du Guerrero où Digna Ochoa s'était rendue , répondant ainsi à l'appel de
paysans terrorisés par l'armée, qui vivaient dans des grottes sans pouvoir
nourrir leur famille, les 1er et 2 octobre précédant sa mort.
On a cherché du côté des militaires qui avaient torturé
Rodolfo Montiel et Téodoro Cabrera.
Mais le 18 juillet dernier, Margarita Guerra,
l'enquêtrice en chef, sans clôturer l’instruction, a donné les résultats de sa
non-enquête en termes statistiques : l'armée ne serait pas en cause . Et la preuve en est qu'elle a
interrogé au cours de dix jours de visite dans l'Etat du Guerrero, outre 40
civils, 32 militaires dont un général, 4 sergents, 2 capitaines, un
lieutenant-colonel, un sous-lieutenant, 2 sergents et même 3 simples soldats .
Or tous ont déclaré qu’ils ne
connaissaient pas Digna Ochoa. N’est ce
pas là bien la preuve définitive qu’ils ne savaient rien de ce crime ?
La Cour Interaméricaine des Droits de l'Homme a proposé
de mettre à disposition du Parquet mexicain des experts indépendants. En
balistique notamment.
Mais qu'importe. De la balistique le Procureur spécial n'en a cure.
Point n'est besoin d'un expert en balistique puisque les
experts en psychologie et en psychiatrie du bureau du Procureur fédéral ont
déjà analysé les écrits de jeunesse de Digna Ochoa.
Ils y ont décelé des tendances paranoïdes, une névrose
pathologique, qui tendraient à démontrer que les menaces, elle se les ait
envoyées à elle-même.
Pour le plus grand soulagement
- provisoire - du gouvernement mexicain, ce ne serait donc pas un assassinat
maladroitement maquillé en suicide, mais un suicide machiavéliquement travesti
en assassinat.
Qui le croira ?
Est-ce que menaces de mort, le
harcèlement, l’enlèvement, les " disparitions "ou les vols avec
effraction.subies en raison de leur travail de 1995 à 1997, par plus de cent
défenseurs des droits de l’homme et répertoriées par les organisations
non-gouvernementales sont le fruit de leur invention comme celles qu’ont
reçues, il y a encore quelques mois, deux autres avocats, Samuel Alfonso Castellanos Piñón et Beatriz
Casas Arellanes dans leur bureau de l’ACAT
?
Est ce le Centre Pro Juárez qui s’est envoyé à
lui-même les communiqués de menaces de mort si innombrables que l’on ne
peut justement les compter aux bureaux du Pro-DH depuis 1996 ?
Est-ce que les membres du Centro de Derechos Humanos Fray
Bartolomé de Las Casas de l'État du Chiapas sont les auteurs du harcèlement et
des menaces qu’ils subissent depuis des années
?
Est ce que les menaces qu'a reçues l’avocat Juan López
Villanueva en Janvier 2000, ont été orchestrées par lui même ?
Est-ce que les inconnus qui ont suivi dans un véhicule
sans plaque minéralogique Arturo Solis, Avocat et Directeur du Centre de
Promotion des Droits de l'Homme de Reynosa, ont été inventés de toute pièce par
lui
?
Est-ce que l'intimidation, le cambriolage d'un cabinet
pour fouiller les dossiers relatifs à la défense des étudiants de l'Université
- la UNAM - en mars 2000 au Cabinet
d’avocat de Leonel Guadalupe Rivero Rodríguez, de Maurillo Santiago Reyes et de
Maria Del Pilar Marroquin, relèvent de la mythomanie
?
Est-ce
que les hommes inconnus qui ont battu Juan de Dios Hernández Monge, en Janvier
2000 sur le parking de l'Université Nationale Autonome, sortaient d'une
imagination délirante
?
Ainsi le
« Crime d’Etat » est devenu un suicide d’Etat. Ou le soulagement d’un
état dispensé de rechercher plus longtemps des coupables….Seule, encore, dans tout le Mexique, Bárbara Zamora a eu le mot juste :
« Infamie ! » a-t-elle déclaré à l’agence EFE.
Et quand bien même,
serait ce un suicide - ce que pas un seul de nous ici ne saurait croire un seul
instant - la justice mexicaine ne
serait pas quitte avec nous : il
lui faudra nous expliquer pour quoi il n’y a pas eu d’enquête ont elle été
classées sans investigations ?
Pourquoi a t-on
annoncé à Digna Ochoa à son retour des Etats Unis que la protection policière
do,nt elle bénéficiait lui était désormais supprimée malgré les
recommandations de la Cour Interaméricaine et malgré les supplications de
toutes les ONG internationales ?
Comme l’écrivait un
autre poète mexicain, Jaime Torres
Bodet, qui fut à la fois
poète et directeur de l’UNESCO au milieu du siècle dernier, dans
Civilisation :
« Un homme meurt en moi toutes les fois qu’un homme meurt
quelque part assassiné par la haine et la hâte d’autres hommes ».
Et cela ne fait
pour nous que rendre plus urgent, plus
impérieux encore l’hommage que nous devons
- nous qui ne risquons rien ou si peu - aux avocats mexicains, que nous
voudrions honorer ce soir en vous.
Le
Jury n’avait pas le pouvoir d’attribuer deux prix mais seulement de diviser
celui de cette année. Tout en restant fidèle à sa règle - il n’a pas voulu
dissocier la menace accomplie de la menace proférée. Celle que le destin a
frappée et celle qui continue à s’exposer aux mêmes périls.
La philosophie précolombienne veut que
l’histoire de l’homme soit née des ancêtres de la plus haute divinité aztèque,
Quetzalcoatl, ces « profonds dieux morts » de Borges, dont les os
mêlés au sang ont engendré l’humanité. Elle se s refuse à dissocier la vie de
la mort.
Et plus récemment dans EL Hablador - l’Homme qui
parle - Mario Vargas Llosa nous a conté
la croyance de ces indiens d’aujourd’hui
qui passent leur vie à
marcher, non pour changer de lieu mais
pour que le soleil de tombe pas. Ils n’ont pas la foi de Digna mais eux non plus ne croient pas en la mort. Pour
eux mourir c’est continuer de marcher autrement. . Chez eux lorsqu’un homme se
sent fatigué il s’abandonne sur les rives d’un fleuve dans un lit de branches
sèches pour que la prochaine crue recueille son corps intact. Car il sait qu’il
va revenir accomplir sa marche dans le corps d’un autre, parler par la voix
d’un autre.
Lorsqu’elle a reçu les premières menaces de mort, Digna
Ochoa est allé les confier à la mère supérieure au Claustro du Centre Pro
Juraez. Et, mère Luce, la mère supérieur lui a répondu : » Une menace
de mort, non, ce n’est pas une menace de mort. C’est une menace de
résurrection. »
Et Digna a accepté, apaisée, parce qu’elle n’a été qu’un
instant l’âme de ce que doit être une défense. Et, l’âme de la défense ne meurt
jamais.
Elle est vivante. Vivante dans chaque plaidoirie de
Bárbara Zamora, comme dans chaque mot que prononcent les avocats mexicains
animés de la même foi qu’elle qui
voulait disait elle se sacrifier pour les autres pour leur donner « la
justice, le droit à la vie et au respect ».. Elle est vivante en tous ceux qui reprendront le discours éternel
, dont nous n’aurons prononcé maladroitement tout au plus qu’à peine un
phonème.
Mesdames et Messieurs les Membres du Jury, vous avez choisi pour ce Prix un double hymne à la vie.
Bertrand FAVREAU