IDHAE

Mehrangiz Kar
awarded Ludovic
Trarieux Prize 2002 in PARIS

Mr Guy Canivet, the President of
the French Court of Cassation
congratulates Mrs Mehrangiz KAR after presenting the award .
Photo J.R.T.
Read
also : Mehrangiz KAR, Prize Winner
INTERNATIONAL HUMAN RIGHTS LUDOVIC TRARIEUX PRIZE 2002
· 4.Speech by
Mr Joë LEMMER, Secrétaire général de l'IDHAE, Secrétaire général de l'UAE
· 6. Speech by
Monsieur le Bâtonnier Bertrand FAVREAU, Président de l'IDHBB, Président de
l'IDHAE.
· 7.Speech by
Monsieur Guy CANIVET, Premier Président de la Cour de Cassation
Monsieur
le Président Andréas KALOGEROPOULOS
ancien
Juge au Tribunal de Première Instance des Communautés Européennes, Président de
l'Union des Avocats Européens.
Messieurs les
Présidents,
Messieurs les
Bâtonniers,
Chers Confrères,
Mesdames,
Messieurs,
Ma génération,
ayant pris conscience sociale et politique dans l'après guerre, a lonqtemps cru
à un développement linéaire et à un progrès social et économique sans
interruption possible.
Elle a surtout
cru, dans un sentiment d'optimisme et d'assurance que l'après guerre a suscité
dans la plupart des pays européens, que les droits de l'homme et les libertés
publiques inscrits dans les constitutions et les conventions internationales ne
seraient plus menacés.
Que ces droits et
ces libertés resteraient acquis à jamais à l'Occident, destinés à être garantis
dans le reste du monde.
Si ces
perspectives n'ont pas été démenties depuis, elles ont, tout au moins, été
rendues incertaines dans plusieurs endroits du monde, y compris l'Europe.
Cette génération
de l' après guerre, arrivée en maturité, a compris, à l'instar des générations
qui l'ont précédée, et certainement de celles qui suivront, que les droits de
l'homme, comme la civilisation elle-même, ne sont jamais définitivement conquis.
Que chaque jour,
chaque homme et chaque société doit se battre, doit veiller pour s'assurer de
leur respect et célébrer leur triomphe dans les faits'et dans les coeurs.
C'est donc avec
une grande émotion que je participe aujourd'hui, en ma qualité du Président de
l’Union des Avocats Européens, à cette cérémonie de célébration des droits de
l'homme par la remise du Prix Ludovic Trarieux à une combattante pour ces
droits.
Madame KAR, dont
la vie est remplie de courage moral et spirituel, de résistance à la force
d'oppression du pouvoir et des triomphes de la volonté humaine, triomples
qu'elle obtient quand cette volonté décide de rester fidèle à son origine et
constante dans ses objectifs.
Respectueux et
admiratif devant les faits que vous avez accomplis et accomplissez, devant vos
« faits d'armes » moraux, en défense des droits de l'homme et de la femme, si
vous permettez cette tautologie, je suis fier de m'associer, d'associer le voix
de l'Union des Avocats Européens, à l'hommage qui vous est rendu aujourd'hui
par les Juristes français et européens et par tout homme et femme qui aspire à
une liberté partagée par tous les êtres humains.
Monsieur Gilbert AZIBERT
Directeur
de l'Ecole Nationale de la Magistrature.
Messieurs les Bâtonniers,
Mesdames et Messieurs,
Depuis 1985, le prix international
des droits de l'Homme, ou prix Ludovic TRARIEUX, ainsi dénommé en souvenir du
défenseur des droits de l'homme ardent et convaincu que fut ce brillant avocat,
devenu plus tard garde des Sceaux, est décerné tous les deux ans à un avocat
ayant illustré par son oeuvre, son témoignage, ou son engagement personnel la
défense du respect des droits de l'Homme.
Vous avez bien voulu inviter l'Ecole Nationale de la Magistrature à participer à la cérémonie de remise de ce
prix, et je suis heureux et ému de me trouver à vos côtés aujourd'hui.
Et pourtant, dans nos pratiques
quotidiennes, nous savons par expérience combien il est parfois délicat de
mettre en oeuvre ces principes et d'assurer leur respect.
Directeur de l’Ecole Nationale de
la Magistrature
Monsieur le Bâtonnier Thierry WICKERS
aux
lieu et place de M. Bâtonnier du barreau de Bordeaux.
Je me réjouis de ce que le soutien du Barreau de PARIS
puisse donner cette année à la remise du prix un lustre particulier, même si
l'Ecole Nationale de la Magistrature reste un très bel endroit pour accueillir
cette cérémonie.
Secrétaire
général de l’IDHAE et de l’Union des Avocats Européens
Mesdames et Messieurs les Magistrats,
Messieurs les Bâtonniers,
Mes Chers Confrères,
Mesdames,
Messieurs,
Chère Lauréate,
Almost all of our colleagues who were candidates to the price have to
work and live under very difficult circumstances, trying to hold high the
principles of liberty of expression, freedom and defence right where the
regimes in power often try to eliminate or at least to reduce.
M. le
bâtonnier Georges FLECHEUX,
Président
de l’Institut des Droits de l’Homme du Barreau de Paris.
Vous supportez l'exil et voire mari la prisons
Nous ne pouvons que nous incliner devant une vertu trop rare
- le courage.
Monsieur
le Bâtonnier Bertrand FAVREAU
Président
de l'IDHBB et de l'IDHAE.
Plusieurs
orateurs qui m'ont précédé ont tenu à rappeler que ce prix était né à Bordeaux
et cela ne saurait vous étonner, vous, Madame qui appartenez dans votre pays à
la République des lettres, que ce prix vienne de la patrie de l'auteur des
" Lettres Persanes " .
Notre présence
en ce lieu ce soir est cependant, aussi, l'occasion de rappeler, dans cette
enceinte qui porte son nom la mémoire du Bâtonnier Louis Edmond PETTITI, qui
fût à plus d'un titre un fidèle de ce prix depuis sa création
Il y a 17 ans
il a été membre du premier jury, aux côtés notamment de Jacques CHABAN DELMAS,
Adolphe TOUFFAIT ou Yves JOUFFA, pour ne citer que ceux qui nous ont quittés.
L'un de ces derniers actes publics a consisté à venir remettre ce même prix en
octobre 1998. Il nous a montré la voie.
Pourtant, ceux
qui sont présents ici, s'ils ne le savent déjà ont le droit de connaître ce que
fut votre combat et les violences que vous avez endurées afin de conserver un
sens à des mots dont on fait parfois dans nos pays un usage facile ou galvaudé
: droit, justice, liberté.....
« Au nom
du maître de l'âme et de l'intelligence... » Ainsi commence le prélude du
Livre des Rois, l'épopée nationale persane, le Chah-Nahmé, de Ferdowsi, écrit
il y a mille ans.
Ferdowsi
disait que « l'intelligence est l'œil de l'âme ». Et c'est ce regard
qu'a choisi votre plume dés 1968, pour vous démarquer de vos collègues
féminines qui subissaient passivement la ségrégation - sur laquelle tout a déjà
été dit - ce soir.
Ferdowsi,
c'est aussi le titre du premier journal dans lequel vous avez écrit très jeune
plus de 100 articles.
En 1992,
lorsque a été créé ZANAN (dont le titre est à lui seul un programme : Les
femmes !), vous êtes devenue dés le 4ème numéro l'une des rédactrices et
vous y avez contribué régulièrement évoquant les problèmes sociaux légaux,
économiques et politiques des femmes ou encore la violence qu'elles subissent,
poursuivant chronique après chronique l'analyse du système juridique en matière
du droit des femmes jusqu'en 1998.
Parce que
" avez vous dit : " La question du droit des femmes est
indissolublement liée aux droits de l'être humain ".
En, l'an 2000
vous aviez déjà écrit plus de 800 articles, tous les journaux réformistes vous
ont voulue comme chroniqueuse, toutes les grandes universités américaines vous
ont appelée comme conférencière de YALE à BERKELEY.
Et lorsque
vous avez arrêté votre collaboration aux journaux, votre plume n'est pas restée
passive puisque depuis vous avez publié presque un ouvrage par an aux éditions
Roushangaran..
De l'étude de
l'image des femmes dans l'Iran préhistorique et historique ( 11 ou douze
volumes parus...) à l'élimination des discriminations sexuelles au regard de la
convention des nations unies sur l'élimination de toutes formes de
discrimination envers les femmes, jusqu'au récent " Etude sur la violence
contre les femmes en Iran «, vous avez embrassé, scruté, disséqué toutes les
facettes de la condition féminine iranienne à travers les âges.
Mais Ferdowsi
disait aussi que " L'âme du poète trouve le bonheur quand le verbe s'unit
à l'intelligence." Et vous vous deviez de marier votre intelligence au
verbe en devenant avocate.
C'était en
1979.
Mais 1979
l'année de la révolution se prêtait mal à l'émergence du droit des femmes....
C'est l'année de l'éviction des femmes des juridictions qui a rendu plus
difficile votre tâche car avez-vous dit : " les tribunaux civils spéciaux
étaient prédominés par les juges qui n'appréciaient pas la présence des Avocats
et encore moins des Avocates... "
L'avantage
d'une double carrière fait qu'il restait encore la plume puisqu'il fallait
d'abord amener les femmes à prendre conscience de ce que le combat pour une loi
nouvelle pouvait leur offrir la possibilité d'améliorer leur condition.
Et vous avez
fait cela tout au long de trente-trois années comme écrivain et journaliste, et
pendant vingt ans comme avocat.
Les titres de
vos articles évocateurs "Vous ne ressentez pas encore la nécessité de
créer des foyers ? ", "Il faut bouleverser les droits civiques
iraniens", " Réconcilions-nous avec les coutumes ! » Puis, en
septembre 1997 : "Il ne faut plus attendre !"
1997 - il est
vrai - était apparu comme une grande espérance : Le président Khatami avait
parlé d'état de droit, de société civile, de liberté d'opinion. L'Etat allait
se préoccuper des citoyens et la société iranienne se libéraliser. Et les
femmes conscientes de leurs droits avaient joué un rôle majeur dans son
élection. La réconciliation de l'intelligence et de l'âme, en quelque sorte.
Mais un régime
- en particulier un régime théocratique - peut-il se réformer de lui -même ?
Tocqueville le disait : " Le moment le plus dangereux pour un mauvais
gouvernement est d'ordinaire celui où il commence à se réformer ".
Un confident
du guide suprême, l’Ayatollah Khazal’i a révélé à une agence de presse que ceux
qui comme vous sont considérés comme des dissidents, des digarandisham
("ceux qui pensent autrement") ne devaient connaître qu'un seul sort
: " ils insultent les lois islamiques, ils participent dans les
conférences pour dire n'importe quoi, tuez les partout où vous les trouverez,
c'est la tradition divine immuable !".
Dans une
discussion à l'assemblée le 12 avril 1999, sur les droits des femmes un membre
conservateur s'en est pris violemment à ces femmes avocats qui avaient
développé toujours davantage le combat pour le droit des femmes depuis 10 ans
et annonçait : "Nous allons maintenant nous occuper de ces gens
nous-mêmes".
Bien sûr les
Avocates n'étaient pas nommées, mais nous, en Occident, nous connaissions déjà
leur nom : Il s'agissait de vous-même et de Shirin Ebadi.
Au demeurant
la menace ne tarda pas à être mise à exécution.
L'an deux
mille. En ce millénaire finissant et à la veille de l'année du dialogue des
civilisations, - qui voulait répondre au postulat de Samuel Huntington (mais en
faisant la même erreur : confondre religion et civilisation) - le président
Khatami, dans un discours remarqué à l'Institut européen de Florence a rappelé
que l'Iran était une terre de dialogue. Mais il a précisé les limites de ce
dialogue : chacun doit " respecter l'intégrité idéologique et culturelle
de l'autre ", personne ne doit chercher à convaincre personne. Dialogue,
parce que, disait-il, l'Iran se situe au carrefour des civilisations de
l'Orient et de l'Occident, " tout comme l'homme, à la croisée où
convergent le levant de l'âme et le ponant de la raison ". Or, comme
l'enseignait Jean-Jacques Rousseau " la conscience est la voix de l'âme
". Et c'est cette voix là que l'on a voulu faire taire.
Le ponant de
la Raison. On ne connaît que trop la suite : en avril 2000, vous avez été
invitée à participer à une conférence à l'Institut Heinrich Böll à Berlin.
Il s'agissait
d'une conférence académique. Le thème en était "l'Iran après les
élections" (il s'agissait des élections législatives de février 2000).
Tous les participants pensaient sincèrement qu'ils avaient l'assentiment d'in
gouvernement qui se proclamait réformiste.
Mais, qui
pouvait prévoir ou maîtriser ce que pouvait inspirer un tel débat à des
réfugiés politiques qui ont déjà payé de l'exil ou de leur liberté, voire du
sang de leur famille, leur opposition au régime théocratique.
Ils l'ont
manifesté, il est vrai.
Le reportage
sur la conférence a été réalisé par la télévision iranienne et diffusée en Iran.
« Celui à
qui tu as accordé la raison, que lui as-tu refusé ? » dit un vieux
précepte du Monajat-Namé. Peu après votre retour à Téhéran, le 29 avril
2000, vous êtes avec 16 autres participants à cette manifestation arrêtée,
traduite devant une Cour révolutionnaire, puis mise au secret à la prison
d'Evin.
Atteinte à la
sûreté intérieure de l'état, propagande contre la religion islamique pour avoir
accusé la république d'avoir violé les droits des femmes, refus d'observer le
hijab pour avoir paru tête nue dans un colloque.
Qu'aviez-vous
dit ?
Vous aviez
affirmé que "le système islamique violait depuis 21 ans les droits
fondamentaux et les droits de la nation iranienne»... qu'il était
"nécessaire d'examiner l'action de l'état non seulement pendant les dix
dernières années, mais sur la période de 21 ans qui précèdent".
Vous avez ajouté :
"la structure juridique de l'Iran est par bien des aspects complètement
opposée aux droits des femmes, celles ci n’ont aucun droit dans le domaine de
la famille que ce soit en qualité d'épouse ou de mère », ...
« l'Islam prévoit la lapidation, des châtiments très lourds, l'Islam ne
permet pas aux femmes d'accéder à des fonctions importantes » etc...
". Cela, c'est ce que vous n'aviez cessé d'écrire et de plaider depuis des
années.
A vrai dire ce
n'était pas ces propos, que l'on poursuivait, puisque c'est sur des articles
parus trente ans plus tôt que l'on vous a aussi interrogée et que même les
traducteurs ou les assistants passifs du colloque universitaire de Berlin ont
été arrêtés ou inquiétés.
Avec un régime
discriminatoire pour les femmes qui n'ont pas droit à l'eau potable, mais, sans
en être informée à une eau qui charrie des bactéries et des microbes. "
Même en prison nous avions à payer pour notre sexe que nous n'avions ni voulu
ni déterminé".
Vingt minutes
de promenades mais quand le décident les gardiennes : elles sont inutiles car
dans la courette envahie par les bassins ou les détenues lavent leur linge, il
n'y a pas la place de faire un seul pas.
Quatre
semaines de solitude, puis trois autres avec Shahla Lahiji. Là vous avez
découvert la maladie. Mais aussi l'espoir.
Celui des
regards complices, les baisers secourables, furtivement envoyés, au passage par
les co-détenues de droit commun, droguées ou prostituées, qui reconnaissaient
en vous celle qui luttait pour d’autres femmes et contre l’inhumaine condition
qui leur était faite, ou encore l'effort administratif de quelques
surveillantes pour essayer de rendre moins dure l'incarcération dans le cadre
du règlement, ce qui a achevé de vous convaincre que toutes, prisonnières et
geôlières, n'étaient, après tout, que les victimes d'un même système.
Il y avait au
milieu de tout cela un petit espace où les détenues avaient choisi de planter
des fleurs pour recréer un jardin auquel elle n'avait pas droit. Le jardin
interdit où poussaient les fleurs de l'espoir, celui que chantait la poésie
iranienne de Khayyam et son « zéphyr de printemps sur le front de la
rose », à Hafiz, le poète de Chiraz : « Jardin, printemps et
doux commerce »...
A tel point
que vous avez été heureuse qu'il n'y ait pas de glace dans les prisons pour ne
pas vous voir dans cet état d'hébétude auquel on vous avait contrainte.
Pourtant, dépouillée de vos vêtements, de votre personnalité, plus que jamais
vous êtes-vous retrouvée face à vous-même, comme le paon du Manasvi, que Rûmi
dicta à ses disciples, il y a plus de 700 ans, ce paon qui préférait s'arracher
lui même ses plumes pour retrouver « la liberté et la vie », car -disait
il - « seul peut être heureux celui qui possède une beauté intérieure
". Après tout ne s'agissait-il pas aussi d'une victoire remportée sur
l'époque où la prison était le privilège des seuls hommes qui racontaient
fièrement leurs souvenirs de détention " en se lissant la moustache "
?
Vous aviez un
avocat, mais vous ne le verrez jamais. Shirin Ebadi que vous aviez choisie
n'aura elle-même jamais accès au dossier.
Puis, pire,
elle devra renoncer à vous défendre étant à son tour inquiétée pour avoir
exercé sa fonction de défenseur. Elle y perdra bientôt, pour cinq ans, le droit
d'exercer sa profession, C'est en Iran chose courante, il est défendu de
défendre. En août 2002, on pouvait ainsi dénombrer le septième avocat en deux
ans condamné à la prison pour avoir simplement voulu accomplir sa mission.
" Je
désire ce qui est juste " est-il gravé sur le tombeau de Darius près de
Persépolis. Mais il n'y a pas aujourd'hui de justice indépendante et donc pas
de justice en Iran. Selon la constitution de 1979 - après sa révision de 1989-
le pouvoir judiciaire est présidé par une seule personne, nommée pour 5 ans par
le guide suprême.
Et c'est ce
chef du pouvoir judiciaire qui établie les organisations légales
juridictionnelles, prépare les projets de loi et se charge du recrutement des
Juges et exerce même une ingérence dans les élections au Conseil de l’Ordre
auquel il a refusé de vous accepter pour candidate. Ainsi, l’illusion
réformatrice vient toujours se briser sur le pouvoir judiciaire.
Le président
de la République multiplie ses annonces de réformes mais ce sont les
réformistes que poursuit une justice qui n’est pas la sienne - et qui a pris le
relais des diverses polices. Et aucun pouvoir n’y peut rien. Le 24 janvier
2001, la majorité des députés du Majlis a adressé à l'ayatollah CHAROUDI, chef
du pouvoir judiciaire, une motion de protestation contre le harcèlement
judiciaire dont sont victimes les écrivains, les journalistes, les avocats et
les éditeurs proches des réformateurs.
Ils n'ont pas
reçu de réponse.
Ou plutôt ils
en ont reçue une : la justice a fait arrêter un des signataires,
député-réformateur, sous l'accusation d'injures à la justice.
De 1997 à 2001
le pouvoir judiciaire s'est ainsi acharné sur les personnalités
politico-religieuse, les intellectuels et les avocats, les étudiants, et les
membres du mouvement de libération de l'Iran. Une fois encore, le Président
Khatami a exprimé « ses regrets ». Sa foi dans le réformisme est une foi
qui n’agit point..
On connaît, là
encore, la suite.
Seule une
formidable mobilisation de toutes les grandes ONG aidera à votre libération le
21 juin moyennant une caution de 60.000 dollars.
Mais après la
liberté sous caution, ce fut le procès.
Il commença le
3 novembre 2000.
Le compte
rendu des 10 premières audiences nous est connu, il a été publié dans Die
Zeit, mais il ne vous concerne pas.
Personne n’a
eu le droit d’assister à votre procès à huit clos. Le 13 janvier 2000, onze des
17 inculpés seront condamnés à des peines de 4 à 10 ans de prison.
Peu importe
après tout si vous êtes sortie de prison 53 jours après y être rentrée. Peu
importe aussi si votre peine en appel a été ramenée à 6 mois - ce qui n'a pas
davantage de signification pour nous - même si le reliquat est convertible en
une amende démesurée et injustifiée.
Qu'importe
aussi qu’après une nouvelle mobilisation, tout aussi unanime, vous ayez reçu
l'autorisation d'aller aux Etats-Unis pour vous soigner à l'automne 2001, car
sans doute est-ce là le piège, et le piège le plus perfide, puisqu’un autre
châtiment vous y attendait.
Vous ne serez
pas depuis plus de 2 mois sur le sol des Etats Unis qu’hospitalisée, vous
apprendrez un jour de novembre 2001 que votre mari, âgé de 71 ans, a disparu.
Disparu, c'est
à dire que Siamak POURZAND, lui, le directeur du Centre Culturel de Téhéran,
qui accueillait les artistes et écrivains de tous bords dans un véritable
dialogue foisonnant des cultures, car Siamak Pourzand est un homme libre, a été
enlevé le 24 novembre par une police parallèle, à 9 heures, alors qu'il se
trouvait chez sa sœur âgée de 80 ans.
Pendant de
nombreux mois un silence complet a été fait sur son sort. Pendant huit mois
vous ne saurez rien.
"Dites-moi
où est mon père" a supplié Azadeh POURZAND, qui n'a que 17 ans et qui
connaissait une nouvelle épreuve après avoir vécu deux ans plus tôt
l'incarcération de sa mère.
On a retrouvé
depuis la trace de Siamak POURZAND : le 7 mai 2002, des entrefilets de presse
ont annoncé qu'il avait été " jugé " et condamné à 8 ans de prison.
Pour l'Iran ce
n'était qu'un journaliste de plus qui était condamné. On avait même connu pire.
Depuis 1998, on a connu l'assassinat en série des plus grandes figures
intellectuelles du pays. 30 journaux indépendants ont été interdits sans
procédure. Et, l'Iran d'aujourd'hui a le triste privilège d'être la plus grande
prison pour journalistes du monde. : 20 journalistes sont derrière les
barreaux, soit plus du quart de ceux qui sont emprisonnés dans le monde.
Mais pour vous
la signification était autre : rançon d'une apparente indulgence donnée en gage
à l'opinion publique internationale, dés votre liberté avait pour corollaire
l'obligation d'être à jamais silencieuse.
Et pour
garantie, un otage a été pris pour que vous ne parliez plus.
Ce sont les
derniers mots que vous avez entendus de lui, furtifs, volés à ses bourreaux,
haletants et hoquetant, sur un répondeur téléphonique "Surtout ne parlez
pas".
Se taire c'est
la seule chose que l'on ne peut demander à un avocat. Les préceptes de la
sagesse iranienne nous l'enseignent. A l'époque du régne de Yazdegued III, il y
a treize siècles, sous la dynastie sassanide, a été écrit dans le
Dâdistân-i-Mênôg-i-Xrad ce dialogue: Le sage y demandait à l'Esprit de sagesse
: " Vivre dans la crainte et le mensonge est-il pire que la mort ? "
Et l'esprit de sagesse a répondu : " Oui, vivre dans la crainte et le
mensonge est pire que la mort "
Pour cela vous
n'avez pas accepté le silence : vous avez choisi d'en appeler à la conscience
universelle. Et devant tous les journalistes assemblés vous vous êtes écriée :
" Pour me
faire taire, ils ont piégé mon mari, le père de mes enfants. Mais ils ont fait
une erreur. La lutte pour la promotion de la situation de femmes à une
condition humaine qu'ils ignorent plus que jamais, va continuer. Les femmes ne
toléreront plus le silence et l'oppression. "
C'était le 25
juin 2002. Quelques jours plus tard, une autre juridiction - que l'on ose
appeler d'appel - s'est chargée d'examiner le cas de Siamak : sa peine a été
portée de huit ans à 11 ans d'emprisonnement.
Siamak
POURZAND est aujourd'hui prisonnier de conscience autant qu'otage. Du matin au
soir, c'est la raison de l'homme que l'on tourmente et son âme que l'on torture.
Affaibli
physiquement, maintenu au secret dans un lieu inconnu, violé dans sa
conscience, obligé de reconnaître publiquement ses fautes et de porter des
accusations contre les siens pour avoir le droit de rencontrer sa sœur, obligé
de plaider coupable pour éviter la sanction suprême.
Et,
aujourd'hui, tout ce que notre pays compte de pouvoirs publics, d'autorité
morale de voix autorisées devrait prendre la tête d'une campagne consistant à
lancer aux autorités iraniennes : "Libérez Siamak POURZAND !"
Dans un Iran
qui compte aujourd'hui 60 millions d'habitants dont 60 % de jeune, " les
femmes sont aujourd'hui devenues une force puissante et quiconque régnera sur
le pays devra tenir compte de leurs revendications. " Chaque assassinat,
chaque arrestation ne scande qu'une nouvelle défaite. Le Livre des Rois ne le
disait-il pas, au nom du maître de l'âme ? « Quiconque n'obéit pas à la
raison se déchirera lui-même par ses actions ".
Entezâr, en
persan, c'est l'attente. Celle du lendemain.
Entezâr, c'est
aussi l'archétype de l'attente, celle qui rime avec espérance : l'attente d'un
avenir meilleur. Celui qu'exhalaient les fleurs du jardin interdit d'Evin. Que
crépuscule de l'obscurantisme soit l'aurore de la raison. Les idées que vous
avez contribué à semer habitent aujourd'hui le cœur et la raison des femmes
d'Iran.
Et l'on se
prend une nouvelle fois à lire Usbek : " Que nous servent les jeunes des
imâms et les cilices des mollahs ? La main de Dieu s'est deux fois appesantie
sur les enfants de la loi : le soleil s'obscurcit et semble n'éclairer plus que
leurs défaites ".
C'est un Juge
suprême qui va vous remettre ce prix, à vous, la condamnée - car vous l'avez
été - à vous, la femme du condamné plus lourdement encore, qui doit désormais
attendre 10 ans encore dans sa prison.
Voyez-y un
symbole.
Parce qu'il
n'y a pas d'état de droit là où n'existe ni liberté de conscience, ni liberté
d'opinion, où il n'y a pas d'avocats libres et d'ordre des avocats indépendants.
Parce qu'il
n'y a pas de condamnation qui ne soit prononcée par un Juge indépendant et
impartial, après que l'accusé ait bénéficié de la présomption d'innocence, et
disposait d'un procès public au cours duquel ont pu être librement débattues
les preuves alléguées contre lui..
Qu'ainsi toute
condamnation prononcée autrement n'est qu'une voie de fait judiciaire et pour
votre mari, peut être, un crime judiciaire.
Que de telles
condamnations sont nulles et non avenues pour le reste des hommes comme toute
décision rendue au mépris de la conscience universelle.
Il est un pays
où les condamnées sont les plus libres des femmes : Celui où une femme peut
crier, comme plus de trois cents ans plus tôt, Zélis écrivait à Usbek : "
Dans la prison où tu me retiens, je suis plus libre que toi. "
C'est pourquoi
nous vous remercions de vous avoir montré, à nous qui ne risquons rien pour nos
écrits et nos discours, nous, qui sommes peu prompts à risquer notre confort
pour défendre nos propres libertés, que l'on peut brandir du fond d'un cachot
sans lumière et sans eau, un fanal d'espoir, quand les autres, soumis, ont
renoncé.
La force de
votre raison est un grand exemple qui nous permet aujourd'hui de préserver un
peu de notre âme.
Monsieur
le Premier Président Guy CANIVET
Premier
Président de la Cour de Cassation.
Honoré d'abord, Madame, de vous
rencontrer et de m'adresser à vous, honoré prendre la parole devant l'assemblée
prestigieuse réunie pour vous rend hommage, honoré de m'exprimer après ceux qui
sont à l'origine de ce prix.
Le prix international des droits d
l'homme Ludovic Trarieux, créé à l'initiative de l'Institut des droits de
l'homme du Barreau de Bordeaux, à laquelle s'est ensuite associée l'Union des
avocats européens, est décerné à un
"avocat sans distinction de nationalité ou de barreau qui aura illustré par son œuvre, son activité ou ses souffrances, la défense de droits de l’Homme, des droits de 1 défense, la suprématie du droit, la lutte
contre les racismes et l'intolérance sou
toutes ses formes".
Il rappelle le message de Ludovic
Trarieux, avocat au Barreau de Bordeaux puis à celui de Paris, Sénateur,
Ministre d la justice en 1895, le fondateur et le premier des présidents de la
Ligue des Droits de l'Homme et du Citoyen ; celui qui "refusant toute gloire personnelle, a délibérément choisi de muer l’engagement individuel en faveur de Dreyfus en un combat collectif".
C'est pour moi, je le dis très
sincère ment, un grand privilège de remettre une telle distinction.
Il y a quelques jours, dans ce
même amphithéâtre, lors du colloque d l'Association française des femmes
juristes, était rappelée la situation inacceptable des femmes dans certaines
parties du monde ; le sort de toutes celles qui ne peuvent voter, auxquelles le
droit à l'éducation est dénié, refusés le droit aux soins et le droit au
travail, de celles auxquelles des traitements insupportables et indignes sont
infligés, de celles qui sont humiliées, atteintes dans leur chair.
Dans le confort de nos vies
occidentales, il faut avoir cette réalité à l'esprit, ne pas s'y résigner, y
penser toujours, en souffrir pour en faire un combat permanent.
Nous savons bien qu'un tel
engagement pour les droits de l'homme est plus que jamais nécessaire, qu'il est
d'une grande actualité, nous savons bien qu'il est urgent. Comme l'a dit le
Président de la République : "En
matière de droits de l'homme, il ne
faut jamais baisser la garde pour la
simple raison que l'on recule dès que
l'on n'avance pas".
Et, depuis la nuit des temps, il
est le même. Le code d'Hammourabi, il y a environ 3800 ans, commençait par une
déclaration d'intention : "J'ai
établi ce code de lois pour la protection du faible devant le fort".
C'est dire que s'il concerne tous
les citoyens, le combat contre l'intolérance doit mobiliser les juristes ;
d'abord les juristes, en première ligne, en avant-garde, car c'est avant tout
un engagement pour le droit, un engagement pour le droit à la dignité, pour le
droit à la sécurité, tout simplement pour le droit à la vie.
Cet engagement fut, Madame,
absolument, intensément, dramatiquement le vôtre.
C'est pourquoi je m'adresse à vous
avec admiration, respect et émotion.
Votre vie, vos actions, vos prises
de position, vos publications, vos enseignements, ce que vous êtes autant que
votre œuvre illustrent avec éclat que, dans la lutte pour l'égalité "on ne naît pas femme, on le devient". Vos actes, vos écrits, vos déclarations montrent que
la condition des femmes et que leur existence même en tant que telle est encore
pour beaucoup une lutte quotidienne.
Avocate à Téhéran en 1979, vous
avez depuis lors, sans interruption, sans concession, sans renoncement, milité
en faveur de l'émancipation des femmes et, de façon plus générale, en faveur
des minorités. Votre adversaire est l'obscurantisme qui mène au refus de
l'égalité, à l'intolérance, à l'exclusion et à la persécution.
Militante active et consciente des
risques que vous acceptez, vous affrontez tous les obstacles, vous les assumez.
Ils sont réels. Réels et physiques.
Ainsi, à votre retour d'un
colloque à Berlin, vous êtes arrêtée et incarcérée, en raison de vos prises de
position.
Détenue durant deux mois dans les
pires conditions, que vous décrirez de manière si intense, vous êtes libérée
grâce à l'action d'organisations non gouvernementales.
Vous avez été persécutée,
persécutée seulement pour avoir émis l'opinion d'une femme libre. Vous
connaissiez sans doute les risques que vous encourriez mais vous êtes avocate
et militante et considérez que vous n'avez pas le droit de vous taire.
Mais comme "se vouloir libre, c'est aussi
vouloir les autres libres", votre combat continue.
Sans doute n'imaginiez-vous pas
qu'il vous faudrait aussi vous engager pour défendre votre mari.
Votre action est au cœur de notre
époque, notre époque que certains qualifient de "nouveau Moyen-Age", marquée par tant de violations des
droits de l'homme : liberté d'expression violée, opposants éliminés, justice
arbitraire, minorités persécutées, autant de fléaux contre lesquels vous
luttez. L'idée de l'homme que vous défendez est universelle, universelle comme
l'est la Déclaration des droits de l'homme de 1948.
Ce prix s'ajoute à de nombreuses
reconnaissances publiques de votre action, parmi lesquelles le "Annual
Democracy Award 2002", décerné par le "National Endowment for
Democracy", qui vous a été remis à Washington, le 9 juillet dernier.
Vous rejoignez aujourd'hui les
prestigieux lauréats du prix Ludovic Trarieux parmi lesquels Nelson Mandela en
1985.
Vous êtes, Madame, notre espérance
en un monde meilleur. »
Mrs Mehrangiz
KAR
In acceptance of the
7thInternational Human Rights Prize
"Ludovic-Trarieux" 2002.

Mr. President,
Ladies and Gentlemen,
Regrettably my profound pleasure for being the
recipient of your award is somewhat tempered by my deep regret for not being
able to return to my native land under the continuing threats of serious
reprisals against me. Indeed, My mere acceptance of your award would certainly
add to the long list of accusations already leveled against me in Iran. It was my participation in the Heinrich Boll
conference in Berlin two years ago that led the government to charge me with the
crime of endangering the security of the Islamic Republic. In my paper presented in the conference, I
simply had elaborated on the present legal obstacles that prevent the
flourishing of democratic institutions and disallow the implementation of the basic
and universally-accepted principles of human rights in Iran.
Following the arrest and imprisonment of the
Association's board of directors, nearly a hundred attorneys were arbitrarily
denied the night to practice law. The main
objective of these oppressive measures was to belittle and deny the importance
of legal counsel for the accused and eventually allow the revolutionary and
special courts the freedom to disregard procedural safeguards and deny the
accused a fair and open trial. As a
result of the widespread and severe government restrictions on the Bar and its
members, Tran's vibrant Bar Association practically ceased to exist.
Ladies and Gentlemen:
Je vous
remercie ! "
PARIS
October 24, 2002
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Former Prize
Winners Historical account of the
Prize
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It's
time Interview by J.
Javid Mehrangiz Kar attended a conference in
Washington DC, organized by the Middle East Institute on October 2. She gave
a speech on the legal obstacles facing women in Iran. She gave this interview
following the conference. Click to listen to responses (RealAudio, in Persian).
Also see photos: - On determination to fight for women's rights - Send a comment for The Iranian letters section
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